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Grandes figures de l'athlétisme | Actualité

50e anniversaire des JO de Montréal – 2. Héros et héroïnes


Par Denis Poulet

En 1976, Denis Poulet occupait le poste de directeur de l’information à Mission Québec 76, un organisme créé en 1972 par le gouvernement du Québec pour favoriser la participation québécoise aux Jeux, notamment en soutenant financièrement les meilleurs espoirs de la province. Aux Jeux mêmes, Denis était analyste des épreuves de piste en athlétisme pour la radio de Radio-Canada. L’article qui suit est le second d’une série de quatre.

 

  1. Héros et héroïnes

On peut analyser une compétition d’athlétisme internationale sous plusieurs angles. J’ai, par exemple, fait état de la répartition des médailles dans le premier article de cette série. J’ai aussi mentionné les neuf records du monde établis à Montréal. Mais chaque épreuve a son histoire, il y a des favoris qui flanchent, des luttes opiniâtres… ou de fameux solos, des athlètes de l’ombre qui sortent en pleine lumière, des incidents de parcours, etc. Chose certaine, quelques figures se détachent nettement : ce sont les héros et les héroïnes de la compétition. Voici ceux et celles des JO de 1976.

Les héros

Alberto Juantorena : un doublé inédit

Le grand héros des Jeux fut, de l’avis de la plupart des experts, le Cubain Alberto Juantorena. Non seulement à cause de son record du monde au 800 m, mais surtout en raison de son doublé 400-800, du jamais vu. Et personne ne réitérera cet exploit par la suite, que ce soit aux JO ou aux Mondiaux.

Personnellement, je le souhaitais ce doublé, mais peu de spécialistes y croyaient. À un niveau beaucoup plus modeste, j’avais couru des 400 et des 800, et je savais que ces deux courses avaient quelque chose d’apparenté. Au 800 m des JO de Montréal, Juantorena apparaissait comme un intrus aux côtés du Britannique Ovett, de l’Américain Wolhuter et du Belge Van Damme. Mais la vitesse l’a emporté sur la tactique. Le Cubain a pris la tête après le premier tour en 50,9 s et n’a jamais perdu son avance. À l’arrivée, il devançait Van Damme par trois mètres… et fracassait le record du monde. Son temps de 1:43,5 min battait en effet par deux dixièmes la marque de l’Italien Marcello Fiasconaro, établie en 1973. Juantorena portera le record à 1:43,44 min en 1977.

En 2012, aux Jeux de Londres, le Kenyan David Rudisha réussira un exploit analogue, avec encore plus de conviction. Pas le doublé 400-800, non, mais une chevauchée fabuleuse en tête tout au long des deux tours de piste à un rythme jamais vu, avec un nouveau record du monde à la clé (1:40,91 min). Six de ses sept poursuivants réaliseront un record personnel. À noter que Rudisha avait déjà couru un 400 en 45,50 s (en 2010).

Au 400 m, sa spécialité, Juantorena était le favori, mais le premier tour de qualification avait lieu le lendemain de la finale du 800. Le Cubain y alla mollo, ne se classant que 3e de sa vague, mais c’était suffisant pour passer aux quarts de finale. Il franchit aisément cette étape (2e de sa vague en 45,92 s), puis les demi-finales (1er de sa vague en 45,10 s). Et le voici en finale, le 29 juillet.

On lui a attribué le couloir 2, parfait pour garder l’œil sur ses plus grands rivaux, les Américains Newhouse et Frazier. Comme de fait, ces derniers sortent très vite des blocs, tandis que le Cubain attend la ligne droite pour entamer une remontée. Il parvient à rejoindre Frazier à la fin de la seconde courbe, mais ce n’est qu’à 20 mètres de l’arrivée qu’il réussit à doubler Newhouse pour se jeter sur le fil en 44,26 s. Pas un record du monde cette fois, mais quand même la meilleure performance jamais réalisée à basse altitude : seuls les Américains Evans et James ont déjà fait mieux, 43,86 s et 43,97 s respectivement, aux JO de Mexico en 1968, à 2240 mètres d’altitude.

Lasse Viren : deux doublés de suite, mais…

Autre héros des Jeux de Montréal, le Finlandais Lasse Viren. Son exploit pourrait être considéré comme plus grandiose que celui de Juantorena, mais il y a quelques ombres au tableau. Viren avait remporté le 5000 m et le 10 000 m à Munich quatre ans plus tôt, et le voici qu’il réussit à nouveau le doublé à Montréal. Une première dans l’histoire des Jeux olympiques! Seul le Britannique Mo Farah parviendra à renouveler l’exploit en 2012 et 2016.

Trois bémols à ce triomphe du Finlandais : l’absence des Africains Yifter et Gammoudi (voir le premier article de cette série), le forfait du médaillé d’argent du 10 000 m, le Portugais Carlos Lopes, au 5000 m (pour cause d’ampoules au pied) et, surtout, un soupçon de dopage à l’autotransfusion sanguine. Ce procédé, qui consiste à prélever son propre sang pour se le réinjecter plus tard, n’était pas interdit au moment des Jeux de Montréal, mais il était déjà réputé fournir un avantage à ceux qui en faisaient usage. Viren n’a évidemment jamais admis qu’il y avait eu recours, il consommait plutôt du « lait de renne », affirma-t-il, et, pour tout dire, on n’a jamais su vraiment, même si, en faisant une recherche sur Internet, on relève plusieurs allégations affirmant qu’il était vraiment un adepte de la méthode, comme d’autres champions finlandais, notamment en ski de fond.

Viren visait un triplé puisqu’il était inscrit aussi au marathon. Ç’aurait été un exploit que seul avant lui avait réussi le Tchèque Emil Zatopek, aux JO de 1952, à Helsinki. Il a échoué, se classant 5e en 2:13:11 h, mais à sa décharge, on peut dire que c’est remarquable, vu qu’il s’agissait de son premier marathon.

Edwin Moses, le jeune prodige

Héros moins controversé, l’Américain Edwin Moses. Certes, son principal rival, le recordman du monde John Akii-Bua, de l’Ouganda, n’était pas là, victime du boycottage des pays africains, mais le jeune homme de 20 ans n’avait pas besoin d’un rival de haute tenue pour afficher son immense talent. Avec aisance, Moses remporta sa demi-finale en 48,29 s, puis, en finale, il fit cavalier seul, au couloir 4, bouclant le tour de piste en 47,64 s, soit 18 centièmes de mieux que le record du monde d’Akii-Bua.

C’était là le début phénoménal de l’un des très grands de l’athlétisme mondial. Moses sera invaincu au 400 m haies pendant 10 ans, soit de 1977 à 1987, remportant 122 victoires consécutives. Il sera à nouveau champion olympique en 1984, puis champion du monde en 1983 et 1987. Dans la liste des meilleurs de tous les temps, il occupe le 6e rang, en vertu de son record du monde de 47,02 s réalisé en 1983.

Miklos Nemeth : un jet à couper le souffle 

Ce 26 juillet 1976, je suis dans les estrades, à commenter une course. Je ne me rappelle plus si c’est la finale du 200 m masculin ou du 800 m féminin. Ou, peut-être, celle du 10 000 m masculin. Et voilà que je vois s’envoler, à partir de la droite du stade, un javelot… La trajectoire est parfaite, l’arc de cercle magnifique, et l’engin va se planter à l’autre extrémité du terrain. Une envolée de 94,58 m!

Le Hongrois Miklos Nemeth vient de battre le record du monde dès son premier tir en finale, il a écrasé toute la concurrence, comme Bob Beamon au saut en longueur aux JO de Mexico en 1968. Son jet surpasse de 50 centimètres le record du monde précédent de l’Allemand Klaus Wolfermann (94,08 m en 1973) et de plus de quatre mètres le record olympique. Et en devenant champion olympique, Nemeth répète l’exploit de son père, Imre Nemeth, médaillé d’or au marteau aux JO de 1948 à Londres.

Le médaillé d’argent est le Finlandais Hannu Siitonen (87,92 m) et la médaille de bronze va au Hongrois Georghe Megelea (87,16 m), lequel va rester au Québec. Il va d’ailleurs établir un nouveau record provincial en 1980 en projetant l’engin à 82,68 m.

Bruce Jenner, le plus complet

L’Américain Bruce Jenner, connu sous le nom de Caitlyn Jenner depuis son coming out en tant que femme trans en 2015, n’en reste pas moins un des grands décathloniens de l’histoire. Son score de 8618 points, nouveau record du monde à l’époque, équivaut à 8634 points à la table actuelle. Il lui aurait valu la 4e place aux derniers JO, à Paris en 2024, et encore la 4e place aux derniers Mondiaux à Tokyo l’an dernier.

Il y a 50 ans, les 29 et 30 juillet 1976, un homme a ainsi réalisé les performances suivantes au Stade olympique de Montréal : 10,94 s au 100 m; 7,22 m à la longueur; 15,35 m au poids; 2,03 m à la hauteur; 47,51 s au 400 m; 14,84 s au 110 m haies; 50,04 m au disque; 4,80 m à la perche; 68,52 m au javelot; et 4:12,6 min au 1500 m. Dans neuf des dix épreuves, c’était un record personnel. C’est ce qui s’appelle « se dépasser au jour J »!

 

Anders Gärderud, roi du steeple

À Montréal, le Suédois Anders Gärderud en était à sa troisième participation olympique. Il avait été éliminé en qualification aux Jeux de Mexico (1968), puis aux Jeux de Munich (1972). En 1975, il battit le record du monde du Kenyan Ben Jipcho, le portant d’abord à 8:10,4 min, puis à 8:09,8 min. Il faisait ainsi office de favori à Montréal. Et cette fois fut la bonne. Gärderud obtint enfin la médaille d’or du 3000 m steeple, avec un nouveau record du monde à la clé : 8:08,2 min. La course fut quand même chaudement disputée puisque le Polonais Malinowski battit aussi le record du monde, une petite seconde derrière le Suédois.

 

Viktor Saneyev : trois bonds de plus en avant

Un an plus tôt, aux Jeux panaméricains disputés à Mexico, le Brésilien Carlos de Oliveira avait causé une immense surprise en battant le record du monde du triple saut, atterrissant à 17,89 m. C’était un bond phénoménal, qui surpassait par 45 centimètres le record du Soviétique Viktor Saneyev, médaillé d’or aux JO de Mexico en 1968 et à ceux de Munich en 1972. Or, voilà que les deux hommes allaient s’affronter directement à Montréal.

En réalité, le duel n’a pas eu lieu. Oliveira n’atteignit même pas les 17 mètres (16,90 m à son dernier essai), mais Saneyev dut se battre contre un autre rival de classe, soit l’Américain James Butts, qui, au 4e tour, bondit à 17,18 m, prenant la tête du concours. Au tour suivant, Saneyev mit toute la gomme, atterrissant à 17,29 m. C’était suffisant pour la médaille d’or et une troisième victoire olympique de suite.

Saneyev devenait le premier athlète non américain à gagner au moins trois médailles d’or dans une même épreuve aux Jeux olympiques. Il aurait bien voulu imiter l’Américain Al Oerter, champion du disque à quatre Jeux consécutifs, mais il échoua aux JO de 1980 à Moscou, relégué à une médaille d’argent.

Quoi qu’il en soit, Saneyev aura dominé la discipline pendant une dizaine d’années, comme le fera plus tard le Britannique Jonathan Edwards, de 1993 à 2003, toujours détenteur du record du monde (18,29 m en 1995).

 

Guy Drut : vive la France!

La table était mise pour une finale très chaudement disputée au 110 m haies. Le favori était le Français Guy Drut, qui avait porté le record du monde à 13 secondes en 1975. Mais au premier tour de qualification, il s’amena la cuisse gauche bandée et parvint difficilement à accéder aux demi-finales (3e de sa vague en 14,04 s). En demi-finale, il franchit la ligne d’arrivée après le Cubain Alejandro Casanas, 15 centièmes derrière, donc battu par une bonne marge. Il y avait aussi l’Américain Willie Davenport parmi les concurrents, le champion olympique des Jeux de Mexico en 1968.

La finale s’annonçait donc palpitante. Elle le fut. Drut se déchaîna dès le départ, franchissant les obstacles avec la perfection technique qu’on lui connaissait. Le Cubain Casanas s’accrochait néanmoins et, à compter de la 7e haie, se rapprochait du Français. Ce dernier se jeta sur le fil avec la hargne du gagneur, devançant le Cubain par trois petits centièmes seulement. Pour Casanas, c’était un record personnel.

Drut, pour sa part, sauvait l’honneur de la France à ces Jeux puisque sa médaille fut la seule de la délégation tricolore.

Waldemar Cierpinski : la barbe aux Américains

Waldemar Cierpinski était pratiquement inconnu quand il s’est présenté sur la ligne de départ du marathon olympique de Montréal. Le coureur est-allemand s’était surtout distingué au 3000 m steeple dans la première moitié des années 1970 et ce n’est qu’en 1974 qu’il était passé au marathon. La course de Montréal n’allait être que son cinquième marathon. En l’absence du champion d’Europe et du Commonwealth Ian Thomson, le champion olympique de Munich Frank Shorter et son coéquipier Will Rodgers étaient les favoris. Deux Américains!

Cierpinski s’échappa au 35e kilomètre et, dès lors, fila seul vers la victoire. Son temps de 2:09:55 h était un nouveau record olympique, battant par plus de deux minutes la marque de Shorter à Munich. Ce dernier récolta la médaille d’argent, avec tout de même un bon chrono de 2:10:46 h.

Cierpinski démontra par la suite qu’il n’était pas un champion « de passage » puisqu’il remporta à nouveau l’or aux JO de Moscou en 1980. Il renouvelait alors l’exploit de l’Éthiopien Abebe Bikila, qui avait gagné le marathon des JO de 1960 à Rome et de 1964 à Tokyo. Le Kenyan Eliud Kipchoge fera de même en 2016 (Rio) et 2021 (Tokyo).

Le temps de Cierpinski fut le meilleur chrono réalisé en sol québécois jusqu’en 2022, année où l’Éthiopien Gadisa Shumie remporta le Marathon Beneva de Montréal en 2:09:25 h.

 

Les héroïnes

S’il y a moins de figures éclatantes du côté féminin, c’est d’abord parce qu’il y avait moins d’épreuves féminines : 14 contre 23 chez les hommes. C’est aussi parce que bon nombre de championnes olympiques, pour ne pas dire la presque totalité, venaient de pays du Bloc communiste. Les Allemandes de l’Est en particulier ont mis la main sur la médaille d’or dans pas moins de neuf épreuves. Quand on connaît les histoires de dopage qui ont affecté la réputation du sport est-allemand dans ces années-là, il y a une petite gêne à célébrer certaines championnes des JO de Montréal.

Il n’en reste pas moins que les exploits, en termes de performances, sont là et que les résultats les plus remarquables n’ont jamais été invalidés. Alors, j’y vais avec mon petit palmarès… de trois héroïnes. Il n’y a pas d’Allemandes de l’Est dans ma sélection.

Tatyana Kazankina : un magnifique doublé

Si le Cubain Alberto Juantorena s’est distingué par un doublé inédit en remportant le 400 m et le 800 m, on pourrait dire que la Soviétique Tatyana Kazankina a accompli un exploit aussi remarquable en remportant le 800 m et le 1500 m, avec, elle aussi, un record du monde à la clé au 800 m.

Kazankina était reconnue comme une spécialiste du 1500 m, où elle détenait d’ailleurs le record du monde (3:56,0 min le mois précédent à Podolsk, en Russie). Elle était naturellement la favorite dans cette épreuve aux JO, mais au 800 m, personne ne la voyait sur le podium. Avec un meilleur chrono de 2:01,7 min, disons que les pronostics n’étaient pas très bons. Or, dès le premier tour de qualification, le 23 juillet, elle afficha ses ambitions avec la première place et un record personnel de 2:00,2 min. En demi-finale, l’Allemande de l’Est Anita Weiss battit le record olympique en 1:56,5 min, suivie de Kazankina à 1:57,3 min.

La finale mettait en scène huit coureuses du Bloc communiste. Le train se fit rapide dès le départ. L’autre Soviétique, Svetlana Styrkina, franchit la ligne des 400 m en tête, en 56,1 s. Kazankina n’était pas du peloton de tête, suivant sagement. Avec 200 m à faire, l’Allemande de l’Est Anita Weiss menait, Kazankina n’était que quatrième. Elle surgit enfin pour remonter ses concurrentes et les coiffer au fil. Son temps : 1:54,94 min, nouveau record du monde.

En fait, les quatre premières battirent le record du monde (1:56,0 min) dans cette course épique, sans doute l’une des plus remarquables de l’histoire. Si l’on compare les résultats de cette finale avec celle des JO de Paris en 2024, on constate que, en 50 ans, il n’y a eu pratiquement aucun progrès. Les six premières de Montréal ont fait mieux que les six premières de Paris.

Montréal 1976 Paris 2024
1 1:54,94 1:56,72
2 1:55,42 1:57,15
3 1:55,60 1:57,42
4 1:55,74 1:57,66
5 1:56,44 1:58,19
6 1:57,21 1:58,29
7 1:58,99 1:58,50
8 2:02,21 1:58,79

Pour Kazankina, c’était un triomphe à la fois spectaculaire et inattendu. Son record du monde a tenu quatre ans, battu par sa compatriote Olizarenko aux JO de Moscou en 1980 (1:53,43 min). Kazankina est 10e au classement des meilleures de tous les temps.

Au 1500 m, dont la finale fut disputée le 29 juillet, le scénario était complètement différent. Kazankina, détentrice du record du monde (3:56,0 min), était la favorite. Sur la ligne de départ, trois coureuses venaient d’autres pays que ceux du Bloc communiste (une Italienne, une Américaine et une Finlandaise). Et on a eu droit à une course tactique (lire : lente). Ce n’est qu’à 200 mètres du terme que Kazankina prit résolument les choses en main : alors 6e, elle sortit du virage à l’extérieur pour remonter ses cinq rivales et croiser le fil avec une avance d’environ trois mètres. Son temps modeste de 4:05,48 min révèle l’allure prudente de la chevauchée.

Aux JO de Moscou, en 1980, Kazankina conservera son titre du 1500, mais pas celui du 800. Elle améliorera alors son record du monde, le portant à 3:55,0 min, puis, un mois plus tard, à Zurich, en Suisse, à 3:52,47 min. Ce record a tenu 13 ans, battu par la Chinoise Yunxia en 1993 (3:50,46 min).

Irena Szewinska : phénoménale

La Polonaise Irena Szewinska en était à ses quatrièmes Jeux olympiques consécutifs quand elle s’est présentée à ceux de Montréal. Avec un fabuleux palmarès : des records du monde aux 100, 200 et 400 m, et six médailles olympiques (deux de chaque couleur). À l’âge de 30 ans, on aurait pu la croire en déclin, mais non, Montréal n’allait être qu’une étape de plus sur un parcours phénoménal qui ne prendra fin qu’aux Jeux de Moscou, en 1980.

Bien qu’elle eût excellé dans les sprints courts, et même au saut en longueur (médaillée d’argent aux JO de Tokyo en 1964 et record personnel de 6,67 m en 1967), la Polonaise avait choisi de se concentrer sur le 400 m à Montréal. Sa meilleure performance sur le tour de piste jusque-là était de 49,75 s, record du monde établi en Pologne le 22 juin. Elle était donc largement favorite pour les JO de Montréal.

En demi-finale, Swezinska asséna un premier coup de massue : 50,48 s, record olympique. Le ton était donné pour la finale, où la domination de la Polonaise s’exerça avec panache. Avant d’attaquer la seconde courbe, Swezinska, au couloir 4, devançait sa plus proche rivale, l’Allemande de l’Est Christina Brehmer, au couloir 5, par plus d’un mètre. Dès lors, elle s’envola vers la médaille d’or et un nouveau record du monde de 49,29 s, plus d’une seconde devant Brehmer (50,51 s).

« C’est la médaille d’or qui m’a plu le plus », a-t-elle déclaré à l’issue de la course. Sa carrière s’est poursuivie quatre années encore, jusqu’aux JO de Moscou, en 1980, où elle fut éliminée en demi-finale du 400 m. Sa carrière, qui s’étale sur une quinzaine d’années au plus haut niveau, est extraordinaire. De 1974 à 1977, elle a remporté 11 finales majeures consécutives au 400 m. Elle est l’une des grandes figures historiques de l’athlétisme mondial, comme en fait foi son intronisation au Panthéon de l’athlétisme de World Athletics en 2012. Irena Szewinska est décédée en 2018, à l’âge de 72 ans.

Annegret Richter : celle qui a sauvé l’honneur du monde démocratique

On n’aurait pu écrire un scénario plus symbolique de la situation politique internationale (et de la guerre froide) que la finale du 100 m des Jeux de Montréal. Sur la ligne de départ, deux Allemandes de l’Est et deux Allemandes de l’Ouest, aux côtés de deux Américaines, une Britannique et une Australienne. Le monde libre mieux représenté, mais celui des dictatures communistes favorisé par la présence de deux des trois meilleures sprinteuses du monde (on ne parlera pas de dopage ici). Pour ne pas trop m’étendre, j’abrège Allemagne de l’Est en RDA et l’Allemagne de l’Ouest en RFA.

Renate Stecher (RDA) est la championne olympique de Munich, Inge Helten (RFA) détient le record du monde (11,04 s) et Annegret Richter (RFA) a obtenu un chrono de 10,8 s manuel plus tôt dans l’année. Ce sont là les trois concurrentes les plus redoutables. Richter annonce la couleur en fracassant le record olympique dès les quarts de finale (11,05 s) puis, en demi-finale, elle bat le record du monde de sa coéquipière Helten, l’améliorant par trois centièmes. En finale, les trois sprinteuses sont à égalité à la mi-course, mais Richter se détache et remporte l’or, chronométrée en 11,08 s, soit cinq centièmes de mieux que Stecher.

Richter sera la seule athlète d’un pays démocratique à avoir gagné une médaille d’or dans les épreuves féminines aux JO de Montréal. L’honneur du Bloc de l’Ouest, comme on appelait alors l’ensemble formé des États-Unis, des pays d’Europe de l’Ouest et des pays du Commonwealth, était sauf.

Richter était aussi de la partie au 200 m, où, une fois de plus, la rivalité entre les deux Allemagne était manifeste. En finale, trois Allemandes de l’Est et deux Allemandes de l’Ouest, qui vont se partager les cinq premières places. C’est Barbel Eckert (RDA) qui l’emporte, en 22,37 s, nouveau record olympique, deux centièmes devant Richter (RFA), qui récolte donc la médaille d’argent. Stecher (RDA) obtient le bronze.

Richter repart donc de Montréal avec une médaille d’or, une médaille d’argent et un record du monde. Son rêve? Briser la barrière des 11 secondes au 100 m (au chrono électrique, bien entendu). Elle n’y arrivera pas. On note un bon chrono de 11,03 s en 1977, c’est à peu près tout. Le 1er juillet 1977, Marlies Göhr (RDA) bat le record du monde de Richter, qu’elle fait passer à 10,88 s. Richter mit fin à sa carrière en 1980, quand son pays refusa de participer aux JO de Moscou, se joignant au boycottage presque général du monde occidental (qui comprenait le Canada).

Déséquilibre!

Hum! Neuf héros, trois héroïnes. Comme un léger déséquilibre. Comme je l’ai mentionné, j’étais embarrassé d’encenser des athlètes développées peut-être à coups d’injections ou de potions magiques. Non pas que les hommes étaient au-dessus de tout soupçon. Mais leur diversité de provenance atténuait les doutes. Et disons que le monde d’il y a 50 ans n’était pas très égalitaire au chapitre des genres.

Vous avez remarqué? Aucune Canadienne, aucun Canadien dans ma sélection. La délégation canadienne incluait bien quelques athlètes de haut niveau, mais aucun n’a su vraiment s’élever (excusez le jeu de mot), si ce n’est Greg Joy, le médaillé d’argent du saut en hauteur. J’y reviendrai dans le prochain article.

Prochain article : Le Canada : déconvenues et belles surprises