50e anniversaire des JO de Montréal — 3. Le Canada : déconvenues et belles surprises
En tant que pays hôte, le Canada se devait de présenter des athlètes compétitifs dans le plus grand nombre de sports possible. En athlétisme, le pays était cependant loin d’être la puissance qu’il est devenu par la suite. Aucune médaille aux Jeux de 1968 à Mexico, ni à ceux de Munich en 1972. Certes, sur le continent, le Canada ne se comportait pas trop mal, comme en témoignent ses 22 médailles (4-7-11) aux Jeux panaméricains de Mexico, un an avant les JO de Montréal, mais les succès de Mexico n’étaient pas forcément annonciateurs de bons résultats sur la scène mondiale.
Cela dit, le Canada comptait de bons athlètes de calibre international :
- Bruce Pirnie au poids (33 ans) : record personnel de 19,88 m en 1975
- Bruce Simpson à la perche (26 ans) : 5e à Munich, 5,38 m en salle en février 1976
- Debbie Brill à la hauteur (23 ans) : 8e à Munich avec un record personnel de 1,82 m
- Jerome Drayton au marathon (31 ans) : record personnel de 2:10:09 h en 1975
- Abigail Hoffman au 800 m (29 ans) : 7e à Mexico, 8e à Munich, record personnel de 2:00,17 min en 1972
- Dan Domansky au 400 m (29 ans) : record personnel de 45,80 s en 1967 aux Jeux panaméricains
- Diane Jones au pentathlon (25 ans) : 10e à Munich
- Grant McLaren au 5000 m (27 ans) : record personnel de 13:34,4 min en 1974
- Marcel Jobin au 20 km marche (34 ans) : 4e aux Jeux panaméricains de 1971 et 7e à ceux de 1975
Il s’agissait là d’un noyau de vétérans expérimentés, auxquels s’ajoutait un contingent de plus jeunes dont les performances préfiguraient de belles choses au Stade olympique. Parmi eux, les sauteurs en hauteur québécois Claude Ferragne (23 ans) et Robert Forget (21 ans), qui avaient tous deux réussi un bond de 2,25 m quelques mois plus tôt en Floride.
En somme, de quoi espérer, sinon quelques médailles, du moins de solides performances et plusieurs présences en finale. La délégation se composait de 56 athlètes, soit 36 hommes et 20 femmes.
Résultats complets des Canadiens et des Canadiennes aux JO de Montréal
Effondrements
Les premières journées au Stade olympique ont été marquées par une succession de contre-performances :
- Bruce Pirnie 20e aux qualifications du poids (17,82 m);
- Bishop Dolegiewicz qui rate ses trois essais au disque en qualification;
- Bruce Simpson qui passe à la finale de la perche mais qui échoue à ses trois premiers sauts à 5,00 m;
- Chris McCubbins et Dan Shaughnessy éliminés en qualifications du 10 000 m, respectivement 12e et 10e de leur vague;
- Dan Domansky qui, après avoir franchi difficilement le premier tour de qualification du 400 m (repêché au temps), renonce à poursuivre en raison de maux d’estomac;
- Abigail Hoffman éliminée dès le 1er tour de qualification du 800 m.
Par la suite, bien d’autres n’arriveront pas à s’exécuter à la hauteur de leur talent, notamment Forget et Ferragne, le premier éliminé en qualification (2,05 m), le second 12e en finale (2,14 m). À la décharge du second, disons qu’il n’était pas avantagé par l’aire de saut toute mouillée (la finale a eu lieu sous une pluie intermittente) en raison du style ventral qui était le sien. Mais ça, c’est mon interprétation, jamais Ferragne n’a invoqué cet argument pour justifier sa déconfiture.
Heureuses surprises
Heureusement, il y avait quelques jeunes loups, peut-être plus déterminés ou plus affamés, qui sait, pour atténuer la débandade :
- Greg Joy, 20 ans : médaillé d’argent au saut en hauteur (2,23 m);
- Phil Olsen, 19 ans : record canadien de 87,76 m au javelot en qualification, 8e performance mondiale de l’année, 11e en finale (77,70 m);
- Julie White, 16 ans : 10e en finale du saut en hauteur, record canadien junior de 1,87 m.
De surprenants relais
Étonnamment, les relais ont démontré que certains, à la panique facile lorsque seuls à l’assaut, avaient plus de cœur au ventre dans une entreprise collective. Et le moindre des mérites ne revient pas à Gérard Mach, l’entraîneur des sprinters, qui avait su cultiver techniquement cette solidarité, au point que le Canada put se targuer, à l’issue des Jeux, de posséder deux des meilleures équipes du monde (4 x 100 féminin et 4 x 400 masculin) sans véritable vedette.
Ce succès amorçait une véritable tradition canadienne d’excellence dans les relais, dont on a vu les manifestations spectaculaires à bien d’autres Jeux : en 1984 (argent au 4 x 100 F et au 4 x 400 H, bronze au 4 x 100 H), 1996 (or au 4 x 100 m H), 2016 (bronze au 4 x 100 H), 2021 (bronze au 4 x 100 H) et 2024 (or au 4 x 100 H).
À Montréal, le Canada a obtenu deux 4e places et deux 8e places dans les relais. C’est vraiment remarquable vu les résultats désastreux dans les épreuves individuelles.
Femmes
4 x 100 m (Howe – Loverock – McTaggart – Bailey) : 4e en 43,53 s
4 x 400 m (Stride – Yakubovich – Campbell – Saunders) : 8e en 3:28,91 min
Hommes
4 x 100 m (Spooner – Nash – Dukowski – Fraser) : 8e en 39,47 s
4 x 400 m (Seale – Domansky – Hope- Saunders) : 4e en 3:02,64 min
Sept finalistes et six records
Si l’on dresse un bilan plus systématique, le tableau présente un « verre à moitié plein » et un « verre à moitié vide ».
Du côté positif, sept athlètes canadiens ont été finalistes (dans les huit premiers dans les courses, dans les 12 premiers dans les concours) et six records canadiens ont été établis, dont trois dans les relais.
Du côté négatif, 13 athlètes (cinq hommes, huit femmes) seulement ont réalisé leur meilleure performance aux Jeux. On dira que les conditions ne sont pas toujours optimales pour réaliser un record personnel aux JO, il reste que huit records du monde ont été établis à ceux de Montréal et que près de 60 % des records olympiques (21 sur 37) y ont été battus. Cela signifie donc que 42 athlètes canadiens, dans des conditions plutôt favorables, n’ont pas été à la hauteur.
Les finalistes
- Greg Joy, 2e à la hauteur (2,23 m)
- Diane Jones, 6e au pentathlon (4582 pts) et 11e à la longueur (6,13 m)
- Jerome Drayton, 6e au marathon (2:13:30 h)
- Julie White, 10e à la hauteur (1,87 m)
- Jane Haist, 11e au disque (59,74 m)
- Phil Olsen, 11e au javelot (77,71 m)
- Claude Ferragne, 12e à la hauteur (2,14 m)
Les records canadiens
À noter : quatre records individuels, quatre dans les relais
- 200 m F : 23,03 s par Patty Loverock en demi-finale
- 1500 m H : 3:38,00 min par Paul Craig en qualification
- Javelot H : 87,76 m par Phil Olsen en qualification
- Relais 4 x 100 m F : 43,53 s en finale
- Relais 4 x 400 m F : 3:28,81 min en qualification
- Relais 4 x 400 m H : 3:02,64 min en finale
Les records personnels
À noter : les trois représentantes du Canada au 200 mètres ont toutes les trois réalisé un record personnel; par ailleurs, on ne compte que deux records personnels dans les concours.
- 1500 m H : 3:38,00 min par Paul Craig en qualification
- Marathon H : 2:22:09 h par Tom Howard et 2:24:17 h par Wayne Yetman
- 20 km marche H : 1:41:16 h par Pat Farrelly
- Javelot H : 87,76 m par Phil Olsen en qualification
- 100 m F : 11,83 s par Margaret Howe en qualification
- 200 m F : 23,03 s par Patty Loverock en demi-finale
- 23,06 s par Marjorie Bailey en qualification
- 24,35 s par Joanne McTaggart en qualification
- 400 m F : 53,14 s par Margaret Stride en quart de finale
- 54,16 s par Rachelle Campbell en quart de finale
- 800 m F : 2:03,62 min par Joan Wenzel en qualification
- Hauteur F : 1,87 m par Julie White en finale
Un peu d’analyse
Dans l’ensemble, les spécialistes de l’athlétisme au Canada s’accordaient pour dire que la participation canadienne avait été grandement décevante. J’avais interrogé Jean-Paul Baert à ce sujet le dernier jour des Jeux. Jean-Paul, qui était alors entraîneur national des lanceurs, m’avait répondu : « La tenue des Jeux à Montréal n’a pas aidé nos athlètes, bien au contraire. La plupart étaient très énervés, voire paralysés par le trac. C’est la peur de mal faire devant leur public qui a conduit à ces performances. »
Peut-être, ai-je pensé, que l’équipe nationale était trop grosse avec 56 athlètes! Autrement dit, l’Association nationale aurait visé davantage la participation que la performance. Mais pour Jean-Paul, cette équipe n’était pas trop grosse : « C’était une équipe très jeune, inexpérimentée. Personne n’a à regretter quoi que ce soit. »
« La défaillance collective, qui semblait surmontée dans les derniers jours, a des racines plus profondes que le simple trac, ai-je écrit dans mon article d’analyse paru dans le journal Dimanche-Matin le 1er août 1976. En natation, la majorité des représentants canadiens ont amélioré leurs records personnels, ce qui est normalement attendu aux Jeux. La combativité des nôtres est certes issue dans ce sport d’une sélection impitoyable, qui, comme aux États-Unis, ne retient que les plus déterminés, que les véritables gagneurs. Or, très peu de ça en athlétisme. Pour une grande partie des qualifiés olympiques, les épreuves de sélection n’ont été qu’une formalité et la participation aux Jeux… qu’une récompense. Les performances dignes de mention ont été rares à Québec et à Montréal lors des deux épreuves de sélection. Et personne n’exigeait que les élus soient constants dans les bonnes performances, sinon dans les épreuves à forte compétition, tel le saut en hauteur. »
Bill Crothers est l’une des figures marquantes de l’histoire de l’athlétisme canadien. Au JO de 1964, à Tokyo, il a gagné la médaille d’argent du 800 m. Son temps de 1:45,69 min était un record canadien qui a tenu près de 25 ans. Peu après les JO de Montréal, il signait dans la revue Athletica[1] un long article d’analyse de la performance canadienne.
Crothers mentionne d’abord les efforts déployés pour présenter une équipe compétitive aux Jeux : programme international de la fédération canadienne d’athlétisme entrepris en 1968, embauche d’entraîneurs professionnels à partir de 1972, soutien financier de Canada Game Plan à partir de 1973… Oui, mais sans doute trop peu, trop tard, si on compare avec les programmes de développement en Europe de l’Est. S’il faut 10 à 15 ans pour amener un athlète au plus haut niveau, c’était effectivement un peu court.
Quoi qu’il en soit, les athlètes ont leur propre responsabilité. « Après tout, l’athlétisme, c’est de la compétition, rappelle Crothers. Le gagnant c’est celui qui performe, qui produit. Celui qui ne le fait pas est le perdant. […] Il est dans l’intérêt de l’athlète de se préparer à la pression mentale que comporte la compétition à ce niveau. Or, cet endurcissement mental peut s’apprendre – et la meilleure façon de le développer réside dans les incitatifs associés à la réussite : autrement dit, des exigences plus élevées pour la progression et la reconnaissance. »
Et Crothers de conclure : « Les athlètes canadiens deviendront des gagnants quand ils commenceront à penser en gagnants. »
50 ans plus tard
Indéniablement, le Canada est devenu une nation respectée en athlétisme. Et compte tenu de sa population, c’est certainement une grande réussite. Aux derniers JO, à Paris, en 2024, l’équipe canadienne a récolté cinq médailles (3-1-1), se classant 3e derrière les États-Unis et le Kenya. À Tokyo, en 2021, c’était six médailles (2-1-3) et le 8e rang. À Rio, en 2016, six médailles aussi (1-1-4) et la 10e place.
Au cours des 40 dernières années, de véritables champions olympiques ont contribué largement à la réputation du pays. Voici les médaillés d’or canadiens, certainement des « gagnants qui pensaient en gagnants » :
1992, Barcelone : Marc McCoy (110 m haies)
1996, Atlanta : Donovan Bailey (100 m)
2016, Rio : Derek Drouin (hauteur)
2021, Tokyo : Andre De Grasse (200 m) et Damian Warner (décathlon)
2024, Paris : Ethan Katzberg et Camryn Rogers (marteau)
Et il faut ajouter les membres des équipes gagnantes du relais 4 x 100 m à deux JO :
1996, Atlanta : Robert Esmie, Glenroy Gilbert, Bruny Surin, Donovan Bailey
2024, Paris : Aaron Brown, Jerome Blake, Brendon Rodney, Andre De Grasse
Ces victoires représentent un aboutissement spectaculaire de l’élan amorcé aux JO de Montréal dans les épreuves collectives.
Prochain article : La participation québécoise
[1] Revue fondée par Dave Lach, qui fut président de la Fédération d’athlétisme du Québec à la fin des années 1960. L’article de Bill Crothers s’intitule Bill Crothers offers his views on how Canada did in Montreal, and what we shoul do about it, avec le surtitre “Be tough, recognize the Canadian social context, and think like winners” – Athletica, revue canadienne d’athlétisme, nos 26-27, octobre-novembre 1976, pp. 33-35.