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Grandes figures de l'athlétisme | Tous

50e anniversaire – L’athlétisme aux Jeux olympiques de Montréal


Par Denis Poulet 

En 1976, Denis Poulet occupait le poste de directeur de l’information à Mission Québec 76, un organisme créé en 1972 par le gouvernement du Québec pour favoriser la participation québécoise aux Jeux, notamment en soutenant financièrement les meilleurs espoirs de la province. Aux Jeux mêmes, Denis était analyste des épreuves de piste en athlétisme pour la radio de Radio-Canada. L’article qui suit est le premier d’une série de quatre.

 

1- Vue d’ensemble

Les Jeux olympiques de Montréal en 1976 ont été un événement important dans l’histoire sportive du Québec. Les 21 sports au programme, la plupart méconnus du grand public, obtenaient une vitrine exceptionnelle. La population québécoise était conviée à un spectacle sans pareil, en direct, dont les retombées seraient incalculables.

Jusque-là, l’athlétisme était un sport plutôt discret au Québec, dont les vedettes locales étaient rares. Le sauteur en hauteur Claude Ferragne était le plus connu, ayant accédé à une certaine notoriété quand il avait battu le champion olympique Yuri Tarmak au Forum de Montréal en 1973 devant 11 500 spectateurs. Dès lors, il était devenu l’un des grands espoirs du Québec pour les Jeux de 1976.

Les têtes d’affiche de l’athlétisme mondial n’étaient pas non plus très connues. Dans les journaux d’ici, on parlait surtout de l’Américain Dwight Stones, rival de Ferragne, grande gueule et un brin arrogant, pour ne pas dire méprisant.

Pour les férus d’athlétisme, les Jeux étaient un rendez-vous extraordinaire. À cette époque, les Jeux olympiques servaient aussi de championnats du monde. Ce n’est qu’à partir de 1983, soit sept ans après les Jeux de Montréal, qu’il y aura des championnats du monde d’athlétisme distincts, aux deux ans. Il n’y avait pas non plus de circuit de compétitions internationales, comme le seront la Golden League (de 1998 à 2009) et la Diamond League (depuis 2010). Les occasions étaient donc rares de voir les meilleurs athlètes du monde concourir les uns contre les autres.

Pour le Canada, il y avait les Jeux du Commonwealth, aux quatre ans (depuis 1930), et les Jeux panaméricains, aux quatre ans aussi (depuis 1951). Mais l’élite canadienne n’avait pratiquement aucune occasion d’affronter les têtes d’affiche d’Europe de l’Ouest (France, Italie, Espagne, etc.), celles du Bloc communiste (URSS, Allemagne de l’Est, Pologne, Hongrie, etc.) et, de date plus récente, celles de la plupart des pays africains.

 

La répétition générale du parc Kent

Montréal avait néanmoins accueilli deux compétitions internationales d’envergure avant les Jeux de 1976 : le match Europe-Amérique en 1967, dans le cadre de l’Expo, et une compétition préolympique en 1975, au parc Kent. Cette dernière faisait partie d’un programme appelé CIM 75, série de compétitions destinée à préparer les organisateurs et officiels des JO de 1976 à la réalité du terrain quand s’affrontent des athlètes du monde entier. Une sorte de répétition générale des JO en quelque sorte!

La compétition du parc Kent a eu lieu les 25, 26 et 27 juillet 1975, par temps froid et venteux, même pluvieux le dernier jour. Plus de 12 000 personnes ont néanmoins assisté à un « concert de grandes performances », c’était le titre de mon reportage sur cet événement, paru dans la revue Athletica. L’élite mondiale n’était pas toute au rendez-vous, mais, avec de bons athlètes d’une trentaine de pays, le niveau était impressionnant.

Juste pour donner une idée de ce niveau, voici quelques performances réalisées à cette compétition :

Hommes

3000 m steeple                       8:17,64 min par le Roumain Gheorghe Cefan

Longueur                                8,45 m par le Yougoslave Nenad Stekic

Javelot (ancien engin)            84,94 m par le Finlandais Aimo Aho

Marteau :                               72,40 m par l’Allemand de l’Ouest Manfred Hüning

 

Femmes

800 m                                     1:59,73 min par la Roumaine Mariana Suman

Poids                                       20,75 m par la Tchèque Helena Fibingerova

Disque                                    66,20 m par la Bulgare Mariya Vergova

Somme toute, un bel avant-goût de ce qui allait se passer un an plus tard au Stade olympique. J’avais cependant relevé plusieurs problèmes d’organisation, mais « il n’y a pas lieu d’insister trop sur ces problèmes, écrivais-je avec optimisme dans Athletica, car la majeure partie d’entre eux ne se reproduiront pas l’an prochain. (…) S’il est un aspect positif de l’organisation de cette compétition par ailleurs, c’est celui de l’arbitrage. Tous s’accordent pour dire que les officiels furent à la hauteur, que le chronométrage électrique fut adéquat, que le système est presque rodé. »

 

Le coup de massue du retrait africain

Le système était effectivement bien rodé. Tout le monde était prêt, au moment où allaient s’ouvrir les Jeux, le 17 juillet. Il n’y avait que le mât du Stade, inachevé, qui n’était pas prêt (ce qui était un peu gênant)! Quelques jours avant l’ouverture, une nouvelle dramatique brouille toutes les perspectives : 22 pays africains annoncent leur retrait des Jeux, privant quelque 700 athlètes du rendez-vous de leur vie.

La raison? Une histoire politique un peu compliquée sur laquelle je ne désire pas trop m’étendre. Voir à ce sujet « Boycott des Jeux olympiques d’été de Montréal par des pays africains », dans Perspective Monde, ou, pour une analyse politique plus détaillée, « Boycott des Jeux olympiques de Montréal en 1976 : l’émergence d’une “force africaine” », un article de Nicolas Bancel dans The Conversation, 13 juin 2024.

L’athlétisme fut l’un des sports les plus touchés. Aux Jeux de Munich quatre ans plus tôt, 19 athlètes (17 hommes et 2 femmes) du continent africain avaient atteint la finale d’une épreuve. Et une bonne dizaine pouvaient lorgner un podium aux Jeux de Montréal. Parmi ceux-ci, l’Ougandais John Akii-Bua, champion olympique du 400 m haies à Munich et détenteur du record du monde (47,82 s). L’affrontement avec le jeune prodige américain Edwin Moses (48,30 s aux épreuves de qualification des États-Unis le mois précédent) n’aura pas lieu.

Un autre recordman du monde, le Tanzanien Filbert Bayi, 3:32,16 min au 1500 m en 1974, devra renoncer à la couronne olympique. L’Éthiopien Mirus Yifter avait aussi des ambitions de médaille d’or. Médaillé de bronze au 10 000 m des Jeux de Munich, il était l’un des favoris pour Montréal. Il se reprendra à Moscou en 1980, avec deux titres olympiques (5000 m et 10 000 m). Ajoutons le Tunisien Mohamed Gammoudi aux 5000 m et 10 000 m, ainsi que le Kenyan Mike Boit au 800 m, la compétition olympique imminente risquait d’être décevante.

La plupart des athlètes africains étaient déjà à Montréal au moment de l’annonce, ils devront plier bagage et aller regarder les Jeux à la télé dans leurs lointains pays.

 

Neuf records du monde 

« The Show must go on » malgré tout, et le spectacle, au Stade, fut à la hauteur des attentes. On ne parle pas ici des performances des Canadiens et des Canadiennes — ce sera le troisième article de cette série —, mais des grands exploits, des luttes farouches et des coups d’éclat.

Plus de 1000 athlètes provenant de 80 nations allaient s’affronter dans un total de 37 épreuves, 23 masculines, 14 féminines. Pour comparer ces chiffres avec ceux d’aujourd’hui, Paris affichait en 2024 un programme de 48 épreuves, soit 23 pour les hommes, 23 pour les femmes et 2 épreuves mixtes, et on comptait 1800 athlètes représentant plus de 200 pays. On voit tout de suite la différence d’envergure, mais surtout la progression de l’athlétisme féminin. C’était enfin la parité à Paris.

À Montréal, le public québécois a eu le privilège d’assister à l’accomplissement de neuf records du monde, cinq par des hommes, quatre par des femmes (c’était proche de la parité, là).

 

Hommes

800 m                                     Alberto Juantorena              Cuba                                           1:43,5

400 m haies                          Edwin Moses                           États-Unis                                 47,64

3000 m steeple                   Anders Garderud                   Suède                                         8:08,0

Javelot                                    Miklos Nemeth                      Hongrie                                     94,58

Décathlon                             Bruce Jenner                           États-Unis                                 8618 pts

 

Femmes

100 m                                     Annegret Richter                   Allemagne de l’Ouest          11,01

400 m                                     Irena Szewinska                     Pologne                                     49,29

800 m                                     Tatyana Kazankina                URSS                                           1:54,9

Relais 4 x 400 m                                                                      Allemagne de l’Est                3:19,2

 

Intéressant de voir la diversité de provenance de ces champions et championnes : huit pays!

Nous allons voir plus en détail les exploits individuels de quelques-uns et quelques-unes dans l’article suivant, mais poursuivons ce panorama général avec le tableau des médailles.

 

Le tableau des médailles

1 Allemagne de l’Est 11 7 9 27
2 États-Unis 6 8 8 22
3 Union soviétique 4 4 10 18
4 Pologne 3 2 0 5
5 Finlande 2 2 0 4
6 Cuba 2 1 0 3
7 Allemagne de l’Ouest 1 4 4 9
8 Bulgarie 1 2 1 4
9 Jamaïque 1 1 0 2
Nouvelle-Zélande 1 1 0 2
11 France 1 0 0 1
Hongrie 1 0 0 1
Suède 1 0 0 1
Mexique 1 0 0 1
Trinité-et-Tobago 1 0 0 1
16 Belgique 0 2 1 3
17 Canada 0 1 0 1
Italie 0 1 0 1
Portugal 0 1 0 1
20 Brésil 0 0 1 1
Tchécoslovaquie 0 0 1 1
Grande-Bretagne 0 0 1 1
Roumanie 0 0 1 1
TOTAL 37 37 37 111

Les athlètes de 23 pays se sont partagé les médailles à Montréal. À Paris, en 2024, 37 pays auront leur part du gâteau. On peut croire que, si les pays africains avaient été de la partie en 1976, il y aurait bien eu quatre ou cinq pays de plus au tableau.

Ce qui frappe tout d’abord, c’est la domination de l’Allemagne de l’Est. Avec sept médailles de plus qu’à Munich en 1972, la RDA, comme on appelait cet État en abrégé, faisait la preuve que son « système » était le meilleur du monde. C’était aussi le cas en natation, où « l’usine à champions » produisait une profusion d’athlètes quasiment imbattables. On saura des décennies plus tard que le fameux « système » reposait non seulement sur un dépistage méthodique, une sélection rigoureuse et un encadrement très ferme, mais aussi sur diverses formes de dopage. Et davantage chez les femmes, soumises à des traitements hormonaux et à l’ingestion ou l’injection de produits dopants (surtout des anabolisants) encore indétectables au moment des compétitions.

Aucune Allemande de l’Est n’a cependant été exclue ou disqualifiée aux JO de Montréal pour cause de dopage. On ne relève qu’un seul cas de dopage avéré en athlétisme à ces Jeux : la Polonaise Danuta Rosani fut disqualifiée au lancer du disque après avoir passé un test positif aux anabolisants après la ronde de qualification.

Autre chiffre qui donne à réfléchir, les pays du Bloc communiste (Europe de l’Est et Cuba) ont amassé 60 médailles, soit plus de la moitié du pactole à l’enjeu. Se pose ici la question de l’amateurisme, condition incontournable de l’admission aux Jeux olympiques jusqu’aux années 1980. Aucun athlète ne pouvait avoir obtenu de rémunération pour la pratique non seulement du sport dans lequel il était inscrit pour les Jeux, mais de tout autre sport. Par exemple, un joueur du Canadien n’aurait pu être admis aux Jeux en athlétisme, même si les deux sports n’ont rien à voir.

Or, la règle de l’amateurisme était régulièrement contournée, partout dans le monde : commandites ou subventions déguisées, bourses d’études « bidon », récompenses en nature, privilèges, etc. Et tout le monde savait que, dans les pays communistes, c’étaient des « athlètes d’État » qui représentaient leur pays aux JO. Ils avaient des conditions franchement enviables par rapport à nos athlètes : entraînement à temps plein, entraîneurs et soigneurs professionnels, train de vie supérieur à celui de la majorité de leurs concitoyens, etc. Bref, un avantage marqué en compétition, ce qu’attestent parfaitement les 60 médailles « communistes » de Montréal.

Cela dit, les États-Unis restaient toujours une puissance en athlétisme. À Montréal, ils ont battu l’Union soviétique par quatre médailles, en pleine guerre froide.

Le Canada? Une seule médaille, en argent, celle de Greg Joy au saut en hauteur. Pas fameux, mais quand même mieux qu’à Munich en 1972, où le pays avait été blanchi (zéro médaille). J’y reviendrai.

 

Des records résistants

Les participantes et participants aux compétitions d’athlétisme des JO de Montréal y ont laissé plusieurs empreintes, certaines très profondes, encore visibles aujourd’hui.

Des records canadiens « open », c’est-à-dire des performances inédites en sol canadien, ont été établis dans presque toutes les épreuves, soit 36 sur 37. Il n’y a qu’au saut en longueur masculin que le gagnant, l’Américain Arnie Robinson, n’a pas inscrit de nouvelle marque canadienne. Robinson a bondi à 8,35 m, alors que l’année précédente, à la compétition préolympique du parc Kent, le Yougoslave Nenad Stekic s’était envolé à 8,45 m; à Montréal, Stekic n’a pu faire mieux que 7,89 m, bon pour la 6e place.

Bon nombre des records canadiens « open » établis à Montréal seront surpassés à la Coupe du monde des nations de 1979 à Montréal et aux Championnats du monde de 2001 à Edmonton. Huit ont cependant résisté :

 

Hommes

400 m                       44,26                        Alberto Juantorena                                Cuba                         29-07-76

800 m                       1:43,50                     Alberto Juantorena                                Cuba                         25-07-76

10 000 m                 27:40,76                  Lasse Viren                                                Finlande                   26-07-76

3000 m steeple     8:08,02                     Anders Garderud                                    Suède                       28-07-76

 

Femmes

800 m                       1:54,94                     Tatiana Kazankina                                   URSS                         26-07-76

Poids                         21,16                        Ivanka Khristova                                      Bulgarie                   31-07-76

Disque                      69,00                        Evelin Schlaak                                           All. de l’Est             29-07-76

Relais 4 x 400        3:19,23                     Allemagne de l’Est                                                                     31-07-76

 

Et 18 sont encore à ce jour les meilleures performances jamais réalisées en sol québécois.

Meilleures performance des Jeux de 1976 jamais surpassées en sol québécois

 

Une ambiance tranquille

Pour clore cette vue d’ensemble, un mot sur l’ambiance au stade. Pour avoir assisté à toutes les séances, je puis témoigner que tout s’est déroulé très calmement, sans mouvement de foule particulier. De toute évidence, il s’agissait d’un public peu connaisseur et pas très enthousiaste.

Ce public ne savait trop qui encourager, en dépit du grand nombre d’athlètes de très haut niveau à l’œuvre. Et aucun athlète canadien ne s’est vraiment détaché de la compétition, qui aurait pu devenir un chouchou de la foule, si ce n’est Greg Joy en finale du saut en hauteur, le 31 juillet, après que Claude Ferragne avait été éliminé à 2,14 m. Les spectateurs ont vraiment acclamé la réussite de Joy à 2,23 m, à son troisième essai, qui lui vaudrait la médaille d’argent. Ils se manifestèrent aussi par des huées à l’endroit de l’Américain Dwight Stones, à chacun de ses sauts, en raison des propos méprisants qu’il avait tenus quelques jours plus tôt : « Je suis très déçu des Canadiens français. Le stade n’est même pas fini, c’est désolant. » Le jour de la finale, il avait endossé un maillot avec l’inscription « I Love French Canadians » en guise d’excuse, mais on ne l’autorisa pas à le porter pendant la compétition même.

Dans l’ensemble, je ne me souviens pas d’une foule en liesse, même quand le stade était rempli, avec plus de 70 000 personnes. C’est là une impression, j’en conviens. Mais il faut admettre que l’athlétisme aux JO de Montréal n’a pas suscité la ferveur populaire qui s’était manifestée une semaine plus tôt au Forum devant les exploits de la jeune Roumaine Nadia Comaneci en gymnastique, sacrée au terme de la compétition « reine des Jeux ».

On ne connaît pas non plus l’intérêt spécifique qu’a porté le public québécois, via la télé, aux épreuves d’athlétisme. Radio-Canada couvrait les jeux « mur à mur », les rues de Montréal étaient tranquilles comme jamais (on était aussi en pleine période de vacances estivales), on devine que bien des gens étaient rivés à leur appareil toute la journée, passant d’un sport à l’autre, mais il n’y avait pas de réseaux sociaux pour prendre sur le vif le pouls du public.

Chose certaine, il devait y avoir à l’écoute (à défaut d’être dans le stade même) plusieurs jeunes, soit déjà pratiquants de l’une ou l’autre discipline de l’athlétisme, soit curieux de s’y essayer… et nourrissant quelques ambitions de belles performances. Je présume que nos vedettes locales des années 1980 et 1990 étaient de ceux-là : les Renée Bélanger, Lizanne Bussières, Céline Chartrand, Carole Rouillard, Christine Slythe, Chantal Desrosiers, Alain Bordeleau, Philippe Laheurte, Guillaume Leblanc, Alain Métellus, Pierre Léveillé et sûrement quelques autres. Ils avaient entre 10 et 20 ans au moment des Jeux. Ont-ils été inspirés par ce qu’ils ont vu en 1976? À eux de nous le dire!

 

Prochain article : Héros et héroïnes