Courir avec une montre… ou avec ses sensations ?
Un article par Nicolas Moreau
L’utilisation des montres connectées s’est largement répandue dans le monde de la course à pied au cours des dernières années. Allure, distance, fréquence cardiaque : les données sont désormais omniprésentes dans la pratique des coureurs, qu’ils soient débutants ou expérimentés.
Mais quels rôles jouent réellement ces outils dans le développement de la performance, et surtout, dans la relation que les coureurs entretiennent avec leurs propres sensations ? Une étude récente menée auprès de coureurs élites au Québec (Moreau et al., 2026) apporte un éclairage nuancé sur cette question. En s’intéressant à l’expérience concrète des athlètes, les chercheurs ont mis en évidence une évolution progressive dans la manière d’utiliser les montres connectées, ainsi qu’un équilibre à construire entre données numériques et ressenti corporel.
Une première phase centrée sur les données
Les résultats montrent que les coureurs élites traversent généralement une première phase marquée par une forte dépendance aux données. À ce stade, la montre devient un point de repère central : elle guide l’allure et structure les entraînements. Les sensations, encore peu développées ou difficiles à interpréter, passent souvent au second plan. Cette étape constitue un apprentissage nécessaire pour pouvoir ensuite se détacher et « jouer » avec les chiffres.
Une reconnexion progressive aux sensations
Avec le temps et l’accumulation d’expériences, une seconde phase s’installe progressivement. Les coureurs développent alors un « savoir-faire perceptif », c’est-à-dire une capacité à interpréter leurs sensations en interaction avec les données fournies par la montre, tout en prenant également en compte l’environnement (conditions météorologiques) ou encore l’état de forme (fatigue). Il ne s’agit plus de suivre les chiffres de manière stricte, mais de les mettre en relation avec le ressenti du moment afin de mieux comprendre son effort et d’ajuster son entraînement.
Trois stratégies pour mieux utiliser sa montre
Cette évolution se traduit concrètement par plusieurs stratégies.
- D’abord, les coureurs élites établissent des correspondances entre les données et leurs sensations, par exemple en associant une allure donnée à un niveau d’effort perçu.
- Ensuite, la montre est souvent utilisée comme un outil de validation après l’entraînement (ou un cycle d’entraînement) plutôt qu’en temps réel, permettant de confirmer ou d’analyser les impressions ressenties pendant la séance.
- Enfin, les athlètes apprennent à composer avec les écarts entre données et sensations, en adoptant une perspective critique vis-à-vis des données ainsi qu’en tenant compte de facteurs contextuels comme la fatigue, les conditions météorologiques ou le stress.
Le rôle clé de l’entraîneur et du groupe
L’étude souligne également le rôle déterminant de l’environnement social dans ce processus. L’entraîneur produit, incarne et déconstruit les données numériques. Le groupe d’entrainement affine, quant à lui, cet apprentissage sensoriel en proposant, aux coureurs le composant, des allures variées, parfois différentes de celles prévues par le plan d’entrainement. L’utilisation des montres connectées ne se limite donc pas à une relation individuelle entre un coureur et son outil, mais s’inscrit dans une dynamique sociale et collective. Ainsi, apprendre à utiliser la montre connectée est un savoir-faire social.
Conclusion : Trouver l’équilibre entre données et sensations
Finalement, cette recherche invite à dépasser l’opposition entre données et sensations. Si les montres connectées constituent des outils précieux pour structurer l’entraînement et suivre la progression, elles ne remplacent pas l’écoute du corps. C’est plutôt dans la capacité à combiner ces deux sources d’information que se développe une compréhension plus fine de l’effort et, à terme, une pratique plus autonome et adaptée. Ainsi, loin d’opposer technologie et ressenti, les coureurs les plus expérimentés apprennent à les articuler. Une approche qui pourrait inspirer l’ensemble de la communauté, à tous les niveaux de pratique.
Merci à Nicolas Moreau et toute l’équipe de recherche pour leur contribution !
Pour lire l’étude complète et en savoir plus, cliquez ici : https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/10126902261418739