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Forces et faiblesses de l’athlétisme québécois au fil des années – ARTICLE 3 : La course sur route


Par Denis Poulet

 

Cette série se veut un regard historique sur les différents groupes d’épreuves en athlétisme au Québec et sur les athlètes qui s’y sont illustrés. Jusqu’à la fin des années 1960, quelques athlètes émergeaient de temps en temps pour briller sous les couleurs du Canada aux Jeux olympiques ou aux Jeux du Commonwealth (anciennement, Jeux de l’Empire). Les Montréalais Phil Edwards (triple médaillé de bronze aux 400 m, 800 m et 1500 m des JO de 1932 et médaillé de bronze au 800 m des JO de 1936) et Hilda Strike (médaillée d’argent au 100 m des JO de 1932) sont les figures dominantes à ce titre. Étienne Desmarteau (médaillé d’or au poids de 56 lb aux JO de 1904), Édouard Fabre (vainqueur du Marathon de Boston en 1915) et Gérard Côté (quadruple gagnant à Boston dans les années 1940) sont les seuls francophones à s’être distingués sur la scène internationale durant cette période.

On peut parler d’un développement plus systématique de l’athlétisme québécois à partir des années 1970. La Fédération québécoise se professionnalise, les clubs se multiplient dans l’ensemble de la province, les Jeux olympiques de 1976 à Montréal suscitent des vocations. Dès lors apparaissent des athlètes québécois de haut niveau, dispersés et dans toutes sortes de disciplines. Mais certaines épreuves, à certaines époques, concentrent le talent. Se constituent ainsi ce qu’on peut appeler « les forces de l’athlétisme québécois ». On pense notamment au saut en hauteur masculin, au marathon féminin et à la marche, mais l’excellence dans ces disciplines, et dans plusieurs autres, a varié selon les périodes. D’autres disciplines ont souffert de carences, comme les épreuves combinées, même si, sporadiquement, certains athlètes y ont atteint un niveau respectable.

Voici le troisième article de cette série, qui s’attarde à la course sur route.

 

  1. La course sur route

Il y aurait des centaines de milliers de coureurs et de coureuses sur route au Québec, selon les relevés de Réjean Gagné sur son site iskio.ca. Et des centaines d’événements sont organisés chaque année, dont certains très anciens comme la Classique du parc Lafontaine, dont la première édition remonte à 1950. Il y a aussi une tradition qui commence avec le légendaire Alexis le Trotteur et qui inclut les vainqueurs du marathon de Boston Édouard Fabre, Gérard Côté et Jacqueline Gareau. Tout cela pourrait laisser croire que la course sur route est l’une des grandes forces de l’athlétisme québécois.

Or, on peut en douter. En termes de performances, le niveau est plutôt faible actuellement. Le Québec produit de bons athlètes en course de fond. Ce fut particulièrement le cas dans les années 1980 avec les Jacqueline Gareau, Lizanne Bussières, Odette Lapierre, Ellen Rochefort, Carole Rouillard, Alain Bordeleau et Philippe Laheurte. Le niveau a sérieusement baissé par la suite, mais depuis le début de la présente décennie, il y a de toute évidence un regain : Thomas Fafard, Benjamin Raymond, Maxime Lebœuf, Marc-Antoine Senneville, Anne-Marie Comeau, Élissa Legault et Caroline Pomerleau ont repris le flambeau avec brio.

Mais il ne faut pas se faire d’illusions. Dans les classements canadiens du marathon en 2024, la meilleure Québécoise (Anne-Marie Comeau) était 5e, mais elle n’était que 606e dans le monde. Chez les hommes, le résultat de Marc-Antoine Senneville à Valence, en Espagne, le 1er décembre 2024 (2:17:07 h) était la 2e performance québécoise de tous les temps, mais elle n’a pas été classée au niveau canadien (elle devrait être la 11e) et elle se situait à la 1313e place au niveau mondial. Au demi-marathon, Anne-Marie était 9e au Canada et 935e au monde, tandis que Thomas Fafard, par ailleurs finaliste du 5000 m à Paris, était 3e au Canada et 482e dans le monde.

Aucun Québécois n’a participé au marathon olympique depuis Alain Bordeleau aux Jeux de 1984, et aucune Québécoise depuis Lizanne Bussières et Odette Lapierre aux Jeux de 1992. Aux Championnats du monde heureusement, le Québec était représenté par Melanie Myrand à Doha (Qatar) en 2019 et par Élissa Legault à Eugene (États-Unis) en 2022.

Dans toute l’histoire, trois Québécois seulement ont remporté le titre national au marathon : Gérard Côté en 1946, 1948 et 1953, Ellen Rochefort en 1986 et Caroline Pomerleau en 2023.

Une chose est certaine, l’élite de la course de fond au Québec ne se développe pas à partir de la masse des coureurs et coureuses qui pratiquent ce sport pour toutes sortes de raisons, mais bien à partir d’expériences sur piste, souvent sur des distances moindres. C’était le cas dans les années 1980, c’est encore le cas aujourd’hui. Rares sont les coureurs et les coureuses d’élite qui ne sont pas développés d’abord sur la piste. C’est ainsi qu’on retrouve, chez les meilleurs coureurs et coureuses sur route, un niveau d’excellence qui s’est aussi manifesté sur piste et dans une grande variété d’épreuves.

On voit souvent d’excellents athlètes de demi-fond « monter » sur des distances plus longues au fur et à mesure qu’avance leur carrière. C’est le cas de Charles Philibert-Thiboutot et Thomas Fafard au cours des dernières années, c’est aussi le cas de Florence Caron plus récemment, ce fut le cas d’Alain Bordeleau dans les années 1980 et d’Émilie Mondor dans les années 2000. Émilie, qui avait excellé au 5000 m sur piste et en cross, s’orientait vers le marathon quand elle est décédée tragiquement dans un accident de voiture en 2006.

Revisitons maintenant l’excellence québécoise en course sur route de manière chronologique.

 

Les pionniers

On y revient, les pionniers furent Édouard Fabre et Gérard Côté.

Le coup d’éclat d’Édouard Fabre fut sa victoire au Marathon de Boston de 1915 en 2:31:41 h, un excellent temps pour l’époque. On ne sait pas si le parcours avait la distance réglementaire, mais c’était un formidable exploit pour un Canadien français. Fabre n’en était pas à ses premières armes à Boston. En 2011, il s’y était classé 3e. Ensuite, il remportera les marathons de San Francisco (1915), Detroit (1918), Cleveland (1919) et Saint Louis (1921). Aux Jeux olympiques de Stockholm en 1912, il termina 11e en 2:50:37 h.

Une trentaine d’années plus tard apparaît un autre fameux coureur de fond. Gérard Côté a couru deux fois le marathon en moins de 2:30 h, à une époque où le record du monde de la distance était de 2:26:42 h. Sa meilleure performance, 2:28:25 h à Boston en 1943, est à moins de 2 minutes de ce record. Et à ses quatre victoires à Boston, il faut ajouter quatre victoires à New York, entre 1940 et 1946. Il a gagné un total de 24 marathons, terminé second à 14 reprises et troisième 13 fois. Sur les 83 marathons auxquels il a pris part, il s’est classé dans les 10 premiers 77 fois.

Gérard Côté a été trois fois champion canadien du marathon (1946, 1948 et 1953) et il a représenté le pays à trois Jeux. 17e aux Jeux olympiques de Londres en 1948, il s’est classé 11e à ceux de l’Empire (ancien nom des Jeux du Commonwealth) en 1950. Aux mêmes Jeux en 1954, il n’a pas terminé la course, mais il avait amplement connu ses heures de gloire auparavant.

 

L’effervescence post-olympique

On chercherait vainement quelques coureurs d’élite québécois sur route dans les trois décennies qui ont suivi. Les femmes, elles, n’étaient pas les bienvenues dans les courses sur route jusqu’au milieu des années 1970. De 1953 à 1984, aucun Québécois n’a gagné de médaille aux Championnats canadiens de marathon.

En 1976, les Jeux olympiques se déroulent à Montréal, et dans les années qui suivent, la course sur route prend un nouvel essor, et surgit une jolie fournée de coureurs et de coureuses de grand talent. Les années 1980 verront se déployer ce talent, incarné par de forts leaders.

Chez les femmes, ce sont Jacqueline Gareau, dans une classe à part, et un fabuleux quatuor constitué de Lizanne Bussières, Odette Lapierre, Ellen Rochefort et Carole Rouillard.

Jacqueline Gareau a été intronisée au Temple de la renommée d’Athlétisme Canada en juillet 2019, soit 39 ans après sa victoire au Marathon de Boston. Cette victoire est loin d’avoir été un exploit isolé. Si Jacqueline fait partie des « grandes » de l’athlétisme québécois et canadien, c’est aussi parce qu’elle a excellé sur d’autres distances que le marathon, du 3000 m au demi-marathon, en passant par le 5 km, le 10 km et le 20 km. Ses meilleurs chronos des années 1980 restent d’ailleurs fort enviables.

Dans le top 10 des meilleures Québécoises de tous les temps, Jacqueline est naturellement 1re au marathon (2:29:28 h), mais aussi 7e au 5 km (16:10 min en 1983), 4e au 10 km (33:13 min en 1984), 1re au 15 km (49:58 min en 1985), 3e au 20 km (1:09:59 h en 1986) et 4e au demi-marathon (1:13:08 h en 1989). Elle fut championne canadienne du 10 000 m en 1985 et, sans doute son fleuron le plus méconnu, 5e au marathon des premiers Championnats du monde en Finlande en 1983.

On peut parler d’elle comme d’une légende vivante du marathon féminin, bien en avance sur son époque. Jacqueline a couru la distance 10 fois en moins de 2:35 h, et deux fois sous les 2:30 h.

Exploit rare dans les annales de l’athlétisme québécois, les trois représentantes canadiennes au marathon olympique de Séoul en 1988 étaient trois Québécoises. Odette Lapierre a été la meilleure, 11e à 2:30:56 h; Lizanne Bussières s’est classée 26e à 2:35:03 h; Ellen Rochefort fut 31e à 2:36:44 h.

Autre exploit majeur, celui-là aux Jeux du Commonwealth à Victoria (CB), en 1994. Carole Rouillard et Lizanne Bussières finissent première et deuxième au marathon, Carole en 2:30:41 h et Lizanne en 2:31:07 h. Pour Carole, c’était une troisième participation aux Jeux du Commonwealth; elle avait terminé 8e du 10 000 mètres des Jeux d’Édimbourg en 1986, puis 4e, toujours au 10 000 mètres, à ceux d’Auckland en 1990. Quant à Lizanne, elle s’était classée 4e au marathon des Jeux de 1986 et, en 1990, avait participé au 3000 mètres (9e) et au 10 000 mètres (9e également).

Mentionnons par ailleurs qu’Odette Lapierre a obtenu la médaille de bronze du marathon aux Jeux du Commonwealth de 1986 (2:31:48 h).

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ces formidables coureuses des années 1980 et 1990. Qu’il suffise de mentionner qu’elles occupent les cinq premières places du classement des meilleures Québécoises de tous les temps au marathon! Aucune coureuse québécoise n’a fait mieux qu’elles depuis plus de 30 ans.

Les hommes ne sont pas en reste durant ces années post-olympiques. Alain Bordeleau et Philippe Laheurte deviennent les têtes d’affiche, tant sur route que sur piste, mais se profilent derrière eux tout un lot d’excellents coureurs : Fraser Bertram, Janik Lambert, Jean Lagarde, Michel Brochu, Dorys Langlois, Rhéal Desjardins et quelques autres. Leurs performances apparaissent toujours dans le palmarès québécois des dix meilleurs de tous les temps dans diverses épreuves de course sur route.

Alain Bordeleau domine d’abord parce qu’il apparaît dans les classements dans six épreuves. Son record provincial de 2:14:19 h au marathon en 1984, toujours imbattu, lui valait un laissez-passer pour les JO de Los Angeles, où il s’est classé 65e. Cette année-là, il a aussi remporté le titre de champion canadien du 10 000 m. Alain a couru quatre marathons en moins de 2:20 h au cours de sa carrière, ce qui en fait le meilleur marathonien québécois de l’histoire.

Philippe Laheurte compte notamment des performances de 28:44 min au 10 km (1982), 1:01:53 h au 20 km (1989), 1:04:48 h au demi-marathon (1989) et 2:20:56 h au marathon (1988). Pas mal pour celui qui fut aussi un spécialiste du steeple et du 5000 m sur piste (il fut champion canadien dans ces deux épreuves)!

Les autres coureurs mentionnés étaient bons eux aussi, mais leurs performances ont été plus modestes, du moins ont-elles eu moins de retentissement. Il faut tout de même citer l’exploit inusité de Richard Chouinard en 1979. Richard a couru un 100 km en 6:36,57 h, à Montmagny. Il a réalisé cette prouesse sur une boucle de 9,9 km à faible dénivelé mesurée par un officiel de la Fédération. C’était alors la meilleure performance canadienne de tous les temps, qui ne fut battue qu’en 1991 par l’Ontarien Andrew Jones (6:33:57 h), lequel détient le record canadien depuis. La Fédération québécoise n’a reconnu le chrono de Richard comme record provincial qu’en 2022, soit 43 ans plus tard. C’était la première fois qu’Athlétisme Québec reconnaissait un record en ultrafond (on dit aussi ultramarathon).

 

Creux de vague

Au milieu des années 1990, la course sur route au Québec est dans un creux de vague. « Le retrait de Loto-Québec à titre de commanditaire majeur du circuit Mini-Loto amorce des changements marquants dans le milieu. Beaucoup d’organisateurs de courses et de nombreux coureurs délaissent la course à pied pour d’autres activités physiques tels le vélo, la natation et le ski de fond. Ainsi, la popularité de la course à pied est en perte de vitesse au Québec », analysent Sylvain Francœur et Jacques Mainguy dans un article paru dans la revue Athlétisme et course sur route en 2008.

Peu d’athlètes québécois se démarquent. Isabelle Ledroit est l’une des rares à exécuter des performances remarquables régulièrement dans une grande variété d’épreuves. En 2001, elle participe au marathon des Championnats du monde à Edmonton, où elle se classe 38e (2:43:30 h). Ses records personnels sont dignes de mention : 33:32 min au 10 km, 1:13:33 h au demi-marathon et 2:38:59 h au marathon, tous des résultats obtenus en 2001.

Christian Marmen se distingue aussi, avec notamment un record personnel de 2:22:34 h au marathon de Sacramento en 2000. L’année suivante, il est l’un des six Canadiens sélectionnés pour les Mondiaux d’Edmonton, où il finira 71e (2:44:44 h), tout juste devant Fraser Bertram (2:45:10 h).

On n’est vraiment pas là au niveau des têtes d’affiche des années 1980.

 

La vague algérienne

Survient alors un phénomène un peu bizarre dans l’histoire de l’athlétisme québécois. Dans cette première décennie des années 2000, plusieurs coureurs algériens de bon niveau migrent au Québec, pas tous en même temps, certains pour quelques années seulement, d’autres vont y rester. Leur niveau est nettement supérieur à celui des coureurs locaux. Ils vont dynamiser la course sur route au Québec en quelque sorte et même offrir une sérieuse concurrence aux meilleurs coureurs sur route canadiens sur le « Circuit du Canada ».

Mustapha Bennacer, Djamel Boukari, Baghdad Rachem, Amor Dehbi, Fethi Oukid, Nourdimme Betchim, Tewfik Recioui et Saïd Ali-Hadji ont dominé dans plusieurs courses sur route au Québec, dont ils rehaussaient le niveau tout en stimulant l’élite locale, composée de bons coureurs comme Louis-Philippe Garnier, Richard Tessier, David Savard-Gagnon, Michel Lavoie, Daniel Blouin et Richard Cartier.

Mustapha Bennacer, Baghdad Rachem et Amor Dehbi sont les noms à retenir. Mustapha Bennacer a débarqué au Québec en 2002 et s’est rapidement joint au McGill Olympic Club. En 2003, il a remporté le titre de champion du Circuit du Canada, en vertu de trois solides performances : 2e au Demi-marathon de Montréal (1:04:06 h), vainqueur du Demi-marathon de Vancouver (1:03:14 h) et 2e au Demi-marathon de Toronto (1:04:05 h). Entre-temps, au Québec, Mustapha se signalait par des victoires au 10 km du Défi hivernal de l’Île-Bizard, aux 5 et 10 km de la Course populaire de LaSalle et au 10 km de la Classique du parc La Fontaine. Sur piste, il remportait le championnat du Québec du 5000 m.

Mustapha a disputé son premier marathon à Ottawa en 2004. Résultat : 2e en 2:12:04 h! Cette performance n’a cependant pu être reconnue comme record du Québec parce que le statut de citoyenneté de Mustapha ne le rendait pas admissible. D’ailleurs, il est retourné en Algérie pour représenter son pays au marathon des JO d’Athènes. Malheureusement, il n’y a pas complété l’épreuve.

Baghdad Rachem est resté au Québec, lui. Et il est toujours actif chez les vétérans. D’abord coureur de steeple dans son pays d’origine, Baghdad a renoncé à ses ambitions dans cette discipline pour devenir le « lièvre » de Noureddine Morceli, le champion olympique du 1500 m en 1996. En 2000, Morceli prend sa retraite (après les JO de Sydney) et Baghdad s’oriente vers le cross-country et la route. En 2003, à Tunis, il gagne son premier demi-marathon en 1:07:54 min.

En 2004, il accompagne des compatriotes algériens (Nourddine Betchim et Amor Dehbi) au Marathon international de Montréal pour leur servir de… lièvre. Il aime beaucoup l’environnement, l’accueil, les gens. Il va donc rester, tout comme Betchim et Dehbi d’ailleurs, qui ont fait 1er et 2e au marathon. En 2005, il s’inscrit à plusieurs demi-marathons, notamment celui de Vancouver, le 26 juin. Il y termine 4e en 1:05:48 h. Au classement final du Circuit du Canada, il se classe 3e. Au Québec, il gagne le Demi-marathon de Québec en 1:09 h, mais il fera mieux en 2007, soit 1:05:38 h à Toronto. Depuis, il n’a jamais cessé de courir, principalement ici. Il détient le record québécois du 5 km (15:27 min) chez les 45-49 ans depuis 2023.

Amor Dehbi avait déjà tout un palmarès quand il est arrivé au Québec en 2004. Entre autres, un temps de 2:17:10 h au marathon, réalisé en 2001. Outre sa 2e place au Marathon de Montréal dès son arrivée, on retiendra sa victoire au Marathon des Deux-Rives en 2007, une autre victoire, celle-là, au demi-marathon du Maski-Courons en 2006, et ses quatre victoires au 10 km de la Classique du parc La Fontaine (2007, 2009, 2011 et 2014).

 

Émilie et Jean-Claude

Les coureurs algériens n’ont cependant pas pris toute la place. Deux vedettes de la piste, l’une locale l’autre venue du Burundi, ont aussi brillé sur la route. Nous les avons déjà présentés dans l’article sur le demi-fond et fond sur piste.

Émilie Mondor a ainsi épaté autant sur la route que sur la piste. Elle avouait d’ailleurs préférer la course sur route en raison de l’ambiance des compétitions et du pur plaisir de courir qu’elles offrent. Elle était tout de même une compétitrice hors pair. Au Championnat nord-américain de course sur route de 2002, en Californie, elle se classe 2e du 5 km en 15:32 min. L’année suivante, encore en Californie, elle termine 6e d’un 5 km de très haut niveau en 15:19 min. En 2004, elle retourne en Californie pour une nouvelle édition du Championnat nord-américain et, cette fois, remporte la médaille d’or avec un record canadien de 15:16 min. Plus tôt, la même année, elle avait gagné à Vancouver un 10 km en 31:10 min, alors 3e performance mondiale. Ce temps phénoménal a cependant été réalisé sur un parcours non admissible aux records (en raison de sa pente) mais admissible aux classements. En 2006, Émilie obtiendra un chrono de 32:27 min à Ottawa, temps qui battait par 20 secondes le record québécois de Carole Rouillard établi en 1988. Ce qu’elle aurait pu accomplir au marathon si ce funeste accident de la route en septembre 2006 n’avait mis fin dramatiquement à son parcours!

De son côté, Jean-Claude Nduwingoma, originaire du Burundi, s’est montré extrêmement talentueux alors qu’il n’avait même pas 18 ans. Il venait d’avoir 16 ans quand, en 2004, il a gagné le 5 km Endurance de Dollard-des-Ormeaux en 14:13 min. À 17 ans, il se classa 3e au 10 km des Courses d’Ottawa en 29:00 min. C’était un record du Québec, qui ne fut battu qu’en 2025 par Charles Philibert-Thiboutot (28:06 min). Son parcours s’arrête en 2009. Il en avait sûrement encore dans les jambes!

 

Une autre décennie creuse 

Les années 2010 constituent un nouveau creux de vague. Aucun coureur sur route n’émerge vraiment et, du côté féminin, seulement deux athlètes parviennent à se démarquer. D’origine ontarienne, Laura Batterink est affiliée au McGill Olympic Club quand, en 2015, elle réalise à Philadelphie un chrono de 1:13:13 h au demi-marathon. Cette performance la classe à la 5e place des meilleures Québécoises de tous les temps et lui donne accès aux Championnats du monde du demi-marathon, à Cardiff, en Grande-Bretagne, en 2016. Là, elle terminera 34e, en 1:13:24 h.

Melanie Myrand était un peu moins bonne au demi-marathon (1:15:50 h en 2018), mais elle a fait mieux au marathon, avec un sommet personnel de 2:33:20 h à Rotterdam en 2019, bon pour la 7e place au classement québécois de tous les temps. Elle fut aussi la seule représentante du Québec, avec Aiyanna Stiverne, aux Mondiaux à Doha, en 2019. Dans la chaleur écrasante du Qatar, elle a fini 27e, en 2:57:54 h.

 

Le regain

L’après-pandémie s’est révélée une période de réveil pour l’excellence québécoise en course sur route. Les classements des meilleurs et meilleures de tous les temps se sont mis à bouger comme ils ne l’avaient pas fait depuis des lustres.

Au 5 km, trois coureurs brisent la barrière des 14 minutes. Jean-Simon Desgagnés, par ailleurs grand spécialiste du 3000 m steeple, est le premier (13:59 min en 2020), Charles Paquet suit (13:59 min lui aussi, en 2021), puis Charles Philibert-Thiboutot, en 2022, fracasse le record provincial de Paul Morrison (13:55 min en 2005) et le record canadien de Paul Williams (13:36 min en 1986) en remportant le BAA 5K de Boston en 13:35 min. L’année suivante, cette course est beaucoup plus relevée, Charles ne s’y classe que 12e, mais en 13:32 min. L’Ontarien Benjamin Flanagan est toutefois 2e en 13:26 min, devenant le nouveau recordman canadien.

Au 10 km, le coup de tonnerre est survenu quand Charles a battu le record canadien à Ottawa le 24 mai 2025 en vertu d’un chrono de 28:06 min. Du coup, il remportait le titre national. À signaler que, grâce à cette performance, Charles entrait dans le club sélect des 100 meilleurs au monde sur cette distance (99e). En avril 2024, Thomas Fafard avait étonné en gagnant le Vancouver Sun Run 10-K en 28:45 min, alors meilleure performance québécoise de tous les temps, mieux que le record de 29:00 min de Jean-Claude Nduwingoma en 2006. Le temps de Thomas n’a pu cependant être reconnu comme record du Québec en raison d’une pente de parcours trop prononcée.

Au demi-marathon, beaucoup de remue-ménage depuis le début de la décennie. C’est d’abord Félix Lapointe-Pilote qui, en 2021, à Valley Cottage, aux États-Unis, fracasse le record provincial de Philippe Laheurte, qui remontait à 1989. Félix le porte de 1:04:48 h à 1:04:27 h. Le nouveau record ne fait pas long feu cependant puisque, en janvier 2024, Thomas Fafard se classe 12e d’une course très relevée à Houston, en 1:02:19 h. Dans la même course, Jeremy Briand est 25e en 1:03:59 min.

Au marathon, Benjamin Raymond a sonné le réveil en 2022 quand il a couru l’épreuve en 2:19:55 h à Toronto. C’était la première fois depuis David Le Porho en 2015 qu’un Québécois faisait mieux que 2:20 h. En octobre 2024, Maxime Lebœuf faisait 2:18:00, également à Toronto, puis en décembre de la même année, Marc-Antoine Senneville se classait 90e du Marathon de Valence, en Espagne, en 2:17:07 h. Le record d’Alain Bordeleau (2:14:19 h en 1984) a tenu le coup, mais il est menacé.

Le remue-ménage a été moins important chez les femmes, mais il y a eu du mouvement. Au 5 km, Anne-Marie Comeau (15:53 min en 2023), Jessy Lacourse (15:48 min en 2022) et Élissa Legault (15:42 min) ont toutes brisé la barrière des 16 minutes, mais c’est loin du niveau d’Émilie Mondor. Au 10 km, Caroline Pomerleau (33:17 min en 2023) s’est approchée des meilleures de tous les temps, mais les 32 minutes semblent encore hors de portée.

C’est plus intéressant au demi-marathon, où Élissa Legault, Anne-Marie Comeau et Florence Caron ont fait de stimulantes percées. En 2022, Élissa a battu le record provincial de Carole Rouillard, qui remontait à 1987. Son temps de 1:11:37 h, réalisé à Valence, était la 2e performance canadienne cette année-là. L’année suivante, Anne-Marie faisait mieux, portant le record du Québec à 1:11:30 h à Congers, dans l’État de New York. Ce fut la 3e performance canadienne de l’année. Cette année enfin (2025) a vu l’éclosion de Florence Caron qui, dès son premier essai, à Edmonton le 17 août, se classait 3e en 1:11:57 h, devenant par le fait même la 3e Québécoise de tous les temps, derrière Anne-Marie et Élissa.

Au marathon, les cinq grandes des années 1980 restent intouchables. Élissa, Anne-Marie et Caroline ont fait plusieurs courses en moins de 2:35 h, mais les 2:30 h semblent inaccessibles. Le meilleur résultat a été celui d’Anne-Marie quand elle s’est classée 4e à Ottawa en 2025 en 2:33:12 h, tout de même la meilleure performance canadienne de l’année à ce moment-là.

 

Conclusion

La course sur route au Québec a connu de grands moments. De formidables coureurs et coureuses à plusieurs époques, des événements d’envergure à forte participation populaire, des athlètes venus d’ailleurs offrir une saine compétition aux locaux, des records du Québec et du Canada… c’est plutôt réjouissant. Certes, en termes de performances, les résultats de nos meilleurs et de nos meilleures sont loin des chronos époustouflants de l’élite mondiale, mais l’histoire montre une progression, le plus souvent par soubresauts, dans presque toutes les épreuves. C’est encourageant!

 

Prochain article : La marche